Le titre incitatif
Image générée grâce à Canva à partir d’un article du site Les Jours. Le titre est un bon exemple d’un titre construit à partir d’une œuvre détournée, en l’occurrence le film « Et au milieu coule une rivière ».
Qu’est-ce qu’un titre incitatif ? Son objectif n’est pas de donner l’information brute, mais son sens général en étant suffisamment accrocheur pour inciter à la lecture. Ce type de titre est employé en permanence dans la presse magazine, mais il fait aussi les beaux jours d’un quotidien comme Libération ou un site comme Les Jours.
Cela dit, c’est un genre casse gueule. On croit souvent faire un titre incitatif alors qu’il n’en est rien. Le « Attal et à vapeur » en est un bel exemple. Ou le titre de L’Equipe pour son numéro sur les festival et la musique dans les stades. Il ne veut rien dire, le jeu de mot ne fonctionne pas. On voit l’idée, mais elle n’est pas aboutie.
Le message essentiel, une fois déterminé, on recherche une évocation, une formule lapidaire dans le but de toucher le lecteur, d’éveiller son intérêt pour le sujet. Il y a mille et une sorte de titre incitatifs.
1. L’opposition des mots.
Ce sont des titres qui peuvent passer inaperçus pour les distraits mais qui peuvent être intelligents et subtils. Comme ces titres du Monde, un peu anciens mais remarquables.
Chirac à l’offensive, Jospin à la peine
quand le second était le chef du gouvernement du premier. Ou encore
Alger, le fracas de la rue, le silence du pouvoir
2. Le choc des mots.
Un procédé simple qui consiste à choisir des mots forts, des mots choc, extraits de l’article ou en rapport direct. Le but est de frapper l’imaginaire du lecteur. Ainsi Causette choisit pour titrer un dossier sur la malbouffe :
• Le Nouvel Observateur choisit pour titrer une interview du directeur d’Arte :
« Dans le PAF, il y aura des morts. »
• Le Monde titre le portrait d’un Américain joueurs d’échecs, condamné pour meurtre à la prison à vie
« Echec à perpète »
• L’Express à propos des événements de Palestine d’octobre 2000 à Jérusalem:
« La paix en sang ».
3. Le mot évocateur.
Une technique souvent utilisée : on choisit un mot bien en rapport avec le sujet traité. Comme Libération avec l’article sur Doctolib ou la revue 180°, pour l’enquête sur le sucre. Egalement ceux du M et de L’Humanité.
Ce sont des titres malins qui provoquent la connivence avec le lecteur. Mais si la subtilité n’est pas décelée, ils gardent cependant tout leur sens.
4. Piquer la curiosité.
Énoncer une bizarrerie, quelque chose de surprenant propre à donner envie d’en savoir plus. A manier avec précaution. Parce que le lecteur ne se laisse pas piquer comme ça. Le bon titre n’est pas facile à trouver.
On ne va pas se le cacher, ici, c’est le gros mot qui va piquer la curiosité. Mais dans l’exemple suivant, c’est l’opposition entre la personnalité interviewée et la citation choisie en titre qui va éveiller la curiosité.
Joël Robuchon : « La grande cuisine française m’emmerde »
5. Personnaliser.
Une manière classique de susciter l’intérêt du lecteur, de le concerner : s’adresser à lui directement, le prendre à partie. Ainsi le titre du Parisien
« Pourquoi les artisans vous font tellement attendre »
Également ce titre de Capital
(sur-titre) Mouchard sur Internet, écoutes téléphoniques, bases de données indiscrètes, caméras cachées
(titre) Comment on vous espionne (Capital)
Ou encore chez Néon où ce type était particulièrement prisé. C’est d’ailleurs le cas de beaucoup de presse qui s’adresse aux jeunes.
6. Les jeux de mots.
Une source infinie de clins d’œil au lecteur. Le principe est simple : des associations de mots plus ou moins attendues. Même les journaux réputés austères s’y adonnent. Il y en a qui sont célèbres.
Le titre sur Hillary Clinton, La Maison flanche fait allusion au fait qu’elle a été malade pendant sa campagne présidentielle.
« Le nouvelle homme Faure »
parle évidemment d’Olivier Faure qui se révèle, donc nouveau. Au moment de l’article, on pensait qu’il pourrait devenir l’homme fort de la gauche.
« Vingegraal » renvoie évidement à Vingegaard et au graal qu’il a atteint en gagnant le Tour de France cette année-là…
« Manuel Valls s’invite dans la danse »
Bon, je n’insiste pas, il est mignon et quasi trop évident.
Bien meilleur « L’uranium n’enrichit pas », allusion à l’uranium enrichi bien sûr
Parfois c’est très imagé… « Le pape retire la capote de l’index ». Je l’avais trouvé très amusant.
Le problème, c’est quand ça ne marche pas…
J’ai mis un moment à le comprendre. Il s’agit bien sur d’une allusion au film Marche à l’ombre. Je ne l’ai compris qu’en le lisant à haute voix…
C’est le portrait de l’avocat qui a défendu les policiers dans l’affaire Zyed et Bounat. Et on ne voit pas très bien pourquoi l’ombre… C’est le genre même du titre jeu de mot fausse bonne idée.
La difficulté du jeu de mots, c’est qu’il doit fonctionner dans les deux sens. Il faut qu’immédiatement, on comprenne le sens lié à l’article et le sens avec lequel on joue. La référence doit être immédiate.
De manière générale, les titre jeux de mots sont souvent utilisés par les débutants mais sont rarement bons. Parce qu’on n’a pas tous le même sens de l’humour, que tout le monde ne les comprend pas, ça ne marche pas dans tous les sens (ce que fait un bon jeu de mots) et ils sont rarement clairs…
7. L’œuvre détournée.
Encore un truc dont on use et on abuse. Il s’agit de reprendre et le plus souvent de détourner le titre d’une œuvre culturelle connue, essentiellement des livres et des films. On utilise aussi des références communes appartenant à des univers tels que la télé, la musique, les jeux vidéo…
Society en use beaucoup. Un que j’aime beaucoup, c’est celui du portrait d’Augustin Legrand paru dans Télé Obs
Augustin Legrand, l’homme de la Manche
Un des meilleurs que j’ai lu. Il fonctionne dans tous les sens. Il fait bien sûr allusion au Don Quichotte de Cervantes, mais cela va plus loin. Parce qu’Augustin Legrand a créé les Enfants de don Quichotte, association de sans-papiers. L’homme de la manche, parce que le Quichotte était un petit noble de la Mancha, la région d’Espagne et parce que c’est le titre du spectacle créé par Jacques Brel sur Quichotte. Et enfin, parce que c’est une allusion à « faire la manche », ce que font les SDF. Bref, super titre…
Seule limite, il faut faire attention à éviter les titres cent fois utilisés et complètement démonétisé. Comme « Afrique du Sud : l’apartheid fait de la résistance » dit bien ce qu’il veut dire, mais Papy a été assaisonné à tellement de sauces…
A éviter également les œuvres détournées de beaucoup trop loin avec encore une fois des jeux de mots un peu pourris comme « Du Niel et des abeilles », titre inspiré sans doute d’une série Le Miel et les Abeilles. Le Niel, je veux bien, je comprends de quoi on parle vu que c’est une très grosse interview de Xavier Niel. Mais que font les abeilles là dedans ?
Dernière chose, mais elle est commune à tous ces types de titre, il faut que ce avec quoi on joue appartienne à la culture globale. Ainsi, « Inusuel suspect » est une super titre qui fait référence au film Usual Suspect. Mais tout le monde se souvient-il de cet excellent film ?
8. Jouer avec les formules.
La formule, héritée d’un dicton, d’une phrase célèbre, d’un slogan publicitaire ou pas, etc. est une source de titres importantes. On la prend, on la tourne et on la détourne. Mais attention, la référence doit rester évidente.
Les thèmes sont infinis
• Les armes de dissuasion : Le petit livre rouge, arme de diffusion massive
• Les jeux vidéo : Sego, c’est plus fort que toi, Fans & Furious
• La messe : Assis soient-ils pour une chaise pliante pour pêcheurs
• Le western Billie and the kids (Society, dans un dossier sur les ados fan de Billie Ellish)
• Les expressions toutes faites : Jane Birkin file à l’anglaise, Retour des punaises de lit : y a le feu aux lattes
• Le mouvement hippie Faites un film, plus la guerre (Nouvel Obs à propos d’un téléfilm)
• Le sexe : De vit à trépas (Les Inrockuptibles, pour un dossier sur des morts célèbres dans des positions embarrassantes réf. à la mort de David Carradine il y a quelques années), Bête de Sax (toujours Les Inrockuptibles pour un article sur Ornette Coleman), Troubles de l’élection (Les Inrockuptibles encore sur l’abstentionnisme, avec cette accroche : pour le MJS, on bande plus dur quand on est socialo)
• Les blagues
Tes politiques en tongues (Les Inrockuptibles sur les universités d’été)
• La méthode Assimil : Le Viennois sans peines (Télérama, un papier sur Joseph Haydn)
• Sarkozy : La France, tu l’aimes ou tu la filmes (Causette, à propos du dernier film d’Audiard, Un prophète)
• Obama : He can pas grand chose (Les Inrockuptibles toujours à propos de la visite de Hollande à New York et du sentiment des Français vivant là bas)
On s’amuse bien. Mais comme pour les titres détournés, il faut éviter de trop tirer sur la corde.
9. Les allitérations.
Une façon là encore d’attirer l’attention et l’œil du lecteur par ce procédé stylistique qui consiste en principe à répéter les consonnes des mots dans une phrase (pour qui sont ces serpents qui siffle sur nos têtes, le fameux vers de Racine dans Andromaque) et que l’on étend aux syllabes elles-mêmes pour créer un effet sonore
10. La dialectique des mots.
Cette technique consiste à jouer sur des oppositions de mots apparemment contradictoires ce qui crée une surprise, un procédé proche de l’oxymore
Une technique qui n’est pas très usitée, ce qui est dommage.
11. La collision d’événements.
Astuce fréquemment utilisée par les dessinateurs de presse, la collision d’événements consiste à raccrocher un fait à un événement d’actualité présent dans toutes les têtes (comme les élections, la Coupe du monde, etc.) C’est assez peu utilisé dans la titraille.
Ainsi, « Bal tragique à Colombey – un mort », titre de Hara Kiri devenu très célèbre parce qu’il a valu au journal son interdiction en 1970 parlait évidemment de la mort de De Gaulle, le 9 novembre, à Colombey-les-Deux-Eglises mais faisait allusion à un fait-divers qui a marqué durablement les mémoires de l’époque : l’incendie d’une boîte de nuit de l’Isère, le 5-7, qui avait tué quelques jours auparavant 146 jeunes.
Le champion de ce genre des titres, c’est le Canard enchaîné.
Vous avez de quoi vous amuser…



