Le travail sur la copie (3e partie)

Illustration Laure Colmant avec Canva
2.4.2.Dans le choix des phrases, on fait attention
2.4.2.1 à la taille.
On dit souvent que l’écriture est celle des phrases courtes. Je ne suis pas contre les phrases longues. Tout est question de rythme et de maîtrise. En effet, les phrases longues doivent être parfaitement maîtrisées. Ainsi, la phrase du Monde est longue.
Les manifestants sont arrivés à 14 heures, ils ont rapidement mis en place un service d’ordre, puis ils ont scandé des slogans contre la mondialisation, après quoi les dirigeants on prononcé des discours sur le même thème, et le tout s’est terminé sans anicroches et dans le calme à 17 heures.
Vous remarquerez qu’on peut remplacer toutes les virgules par des points. Cela dit, cette construction renforce le propos du texte : tout s’est très bien passé en deux coups de cuillère à pot. Il n’y a pas eu de heurts. Ici, cette phrase longue a un sens. On peut donc se permettre d’en écrire, mais il faut le vouloir, que cela ait un but et assurer.
Si elle n’est pas maîtrisée, une phrase trop longue est une punition pour le lecteur. Surtout si en même temps que sa longueur s’accroissent son degré d’abstraction, sa complexité grammaticale et la taille des mots. Ce qui fournit au SR un excellent motif d’intervention.
Quand on relit le texte d’un autre, on veille à ce que, s’il a pris le risque de faire des phrases longues, ce risque soit assumé. Et surtout que le résultat soit lisible. Que la phrase soit parfaitement compréhensible et qu’arrivé à la fin on se souvienne du début. Sinon, ajoutez des points.
La construction la plus comprise est sujet-verbe-complément. On attribue à Beuve-Méry, le fondateur du Monde (mais parfois aussi à celui du Times) la phrase « Un sujet, un verbe, un complément. Pour ajouter un adjectif, il vous faut ma permission. »
Faire simple, c’est garantir une bonne compréhension au lecteur.
2.4.2.2 à ce qu’il n’y ait qu’une seule information par phrase.
Si votre phrase, bien que concrète, est longue, c’est qu’elle a toutes les chances de contenir plusieurs informations. Le SR doit alors couper les phrases en autant d’infos.
Le meilleur moyen, je le répéte souvent, c’est de partir du principe qu’il faut une info par phrase. Ou une phrase par info. Car souvent, les étudiants tentent de mettre plusieurs infos dans une seule phrase mais, comme ils sentent que la phrase commence à être longue, ils éludent des choses qui éclairent. Et du coup, on a un gloubiboulga tout à fait indigeste et incompréhensible.
Il fait faire attention, aussi, à un défaut très courant : le mauvais usage de la ponctuation, que ce soit les virgule et, plus surprenant, les points.
On ne dit pas la même chose quand on écrit
Il est l’heure de manger les enfants
Il est l’heure de manger, les enfants
Beaucoup pensent maîtriser parfaitement la situation. Mais on se rend compte, en les corrigeant, que ce n’est peut-être pas certain. Ainsi cette critique de film pour le moins maladroite
Frank est un retraité atteint de la maladie d’Alzheimer.
Habitant une grande maison en périphérie de New York,
son cercle social se limite aux relations à distance…
Evidemment, lu comme cela, on comprend immédiatement ce que la phrase signifie : Franck habite une grande maison et il a peu de fréquentations. Sauf que ce n’est pas cela qu’elle dit. Si j’isole la phrase maladroite…
Habitant une grande maison en périphérie de New York,
son cercle social se limite aux relations à distance…
C’est le cercle social qui habite dans la grande maison.
C’est une anacoluthe. L’anacoluthe est une rupture ou une discontinuité dans la construction d’une phrase. C’est une figure de style périlleuse car elle prend des distances avec la logique d’une phrase. Quand celle-ci est sortie de son contexte, on ne s’y retrouve pas. C’est tout à fait admis en littérature, ça l’est moins en écriture journalistique. Et pourtant, souvent sans s’en rendre compte, les étudiants en usent et en abusent.
Franck est un retraité atteint d’alzheimer. Il habite une grande maison en périphérie de New York. Son cercle social se limite aux relations…
Le soucis vient donc de ce que la ponctuation est mal placée. Et la phrase mal construite. Il suffit de remettre les bons éléments dans les bonnes phrases et ça devient tout de suite juste. Et on améliore encore
Franck, retraité atteint d’Alzheimer, habite une grande maison à la périphérie de New York. Son cercle social se limite aux relations à distance…
Et on a presque une info par phrase.
Autre exemple,
S’étendent ainsi des paysages tels que celui de Djebabra, où sont juxtaposés nature sauvage et centres de regroupement géométriques mis en place par les militaires français, qui, soucieux de contrôler la population locale, avaient rassemblé 2 157 000 Algériens en 1960.
Ce n’est pas qu’on ne comprend pas. Mais la phrase est si longue et contient tant de choses juxtaposées sans vraiment de rapport entre elles qu’on est perdu. Et le lecteur de se demander : Mais de quoi on me parle ?
Si on trouve ce genre de problème dans un texte, il faut y remédier.
Autre exemple :
« Il serait plus judicieux de développer des centres spécialisés pour les 4-6 ans, qui, la plupart du temps, ne sont pas intégrés dans les classes scolaires du fait d’équipes qui se sentent démunies. »
Cette citation-là, que j’ai eue à corriger, je ne l’ai pas comprise à la première lecture, ni même aux suivantes. Entre autres à cause d’une virgule mal placée. Après des recherches et une discussion avec l’auteur, j’ai compris qu’il y avait au moins trois idées.
– des centres spécialisés à développer
– les enfants non scolarisés
– les enseignants démunis.
En fait, c’est quoi l’idée ?
Les handicapés de 4-6 ans ne sont pas acceptés en maternelle. Les enseignants ne sont pas formés et se sentent démunis face à eux. Plutôt que de laisser ces enfants dans des crèches, il vaudrait mieux développer des structures spécialisées.
Il est inutile de garder des citations pas claires, mal exprimées. Autant les remplacer par des phrases simples et claires.
On peut faire mieux mais, au moins, j’ai trois phrases qui me font comprendre ce que mon interlocuteur veut me dire. Et le lecteur comprendra lui aussi, à la première lecture.
2.4.2.3 à la densité
Il faut que les phrases aient du sens et ne soient pas pleines de mots qui ne sont là que pour faire joli. On en revient aux mots inutiles qu’il faut enlever.
Le film entier est poignant d’un silence éloquent, où le ressentiment, le secret, crient à travers des visages contractés, mis en valeur par des plans serrés. Par l’absence de dialogue, les personnages s’expriment à travers des regards lourds de sens.
A ce stade-là, je ne peux même pas vous proposer de solution. Je n’y comprends rien. Je coupe, j’enlève. Cela ne sert à rien puisque c’est incompréhensible.
J’insiste : il s’agit d’écrire des papiers de presse. Et même si ceux-ci doivent être bien écrits, voire très bien écrits, ce ne sont pas des exercices littéraires.
Le but,du SR, c’est que le lecteur lise l’article sans trop se poser de questions et en comprenant tout ce qui est écrit.
Le lecteur est en mode loisir, même s’il s’intéresse à l’info. Quand il écoute la radio, il fait autre chose en même temps. Idem quand il regarde la télé. Et quand il lit la presse, le cerveau n’est pas en mode analyse mais en mode loisirs.
Plus on fait de circonvolutions, plus on le perd. Dans les deux sens du terme. Il ne faut pas s’écouter écrire. Ni être pédant. On n’étale pas son savoir écrire. Chaque personne possède une petite musique, c’est bien, elle est naturelle. Mais à condition de ne pas la noyer dans des effets de manche inutiles.
2.4.2.4 aux incises.
Très dangereux. D’autant qu’une fois de plus, la ponctuation est souvent mal utilisée. Premier principe, si on prend le risque d’ouvrir une incise (en général par une virgule ou un tiret), on n’oublie pas de la refermer. Et inversement, c’est-à-dire quand on en ferme une, on vérifie qu’elle a bien été ouverte… Mais bien souvent, on oublie un des deux éléments de ponctuation.
Loin des anticipations paranoïaques d’une époque robotisé, il raconte l’amitié qui s’installe entre Frank, vieil homme nostalgique de son passé de cambrioleur, et d’un robot domestique, offert par son père.
La phrase est un peu longue et, surtout, elle n’est pas du tout maîtrisée. La longue incise fait perdre au rédacteur le fil de sa phrase. Si je l’enlève, cela donne
l’amitié entre Franck et d’un robot…
Si l’auteur avait fait plusieurs phrases, cela ne lui serait pas arrivé. Il se serait rendu compte du problème. Que ce soit en tant qu’auteur qu’en tant que SR, il faut faire attention à cela. Et en tant que SR, je ne laisse pas non plus la première partie de la phrase : anticipation paranoïaque d’un époque robotisée… J’essaie de faire plus clair..
Ce film ne décrit pas un monde où la tension entre les humains et les robots est à son comble. Il entre dans l’intimité de Franck, un vieillard nostalgique, retraité de la cambriole. Et raconte son amitié avec un robot domestique, offert par… (en fait, c’est par le fils)
Si vous faites des incises, elles doivent être courtes, de préférence avec des mots courts. Sinon, le lecteur fera comme l’auteur, il oubliera l’essentiel – le début de la phrase – pour ne retenir que l’incise.
2.4.2.6 aux négations inutiles,
On préfèrera écrire « refuser » plutôt que « ne pas accepter ». C’est souvent plus court, plus concis, plus clair. On évite aussi les expressions du genre « vous n’êtes pas sans savoir », qui parfois se terminent dangereusement en « vous n’êtes pas sans ignorer…» du plus bel effet.
Il n’a pu être répondu favorablement aux revendications qui n’avaient pas été formulées dans les temps
On a refusé les revendications qui ont été formulées trop tard.
J’ai lu dernièrement dans Libération la phrase suivante : « Globalement, vu les coûts, plus les bateaux font moins de milles nautiques, mieux c’est (…) » Il aurait été plus simple d’écrire : « Globalement, vu les coûts, moins les bateaux font de milles nautiques, mieux c’est… »
2.4.2.5 au Passif/actif.
On évite autant que faire se peut les phrases en mode passif. Soit on les passe en mode actif en inversant la phrase. Soit on veut insister sur l’élément sujet, on le garde donc en début de phrase, mais on change le verbe. L’inconvénient de la forme passive c’est qu’elle produit des articles sans acteurs : le budget a été augmenté, les travaux ont été décidé, etc. C’est flou. Or si vous voulez concerner vos lecteurs, vous devez remettre de l’humain. Et de l’action.
Des peines très sévères sont infligées aux fraudeurs
On passe à l’actif
– Des peines très sévères frappent les fraudeurs
– Les juges de ce tribunal infligent des peines sévères aux fraudeurs
2.4.2.7 aux nominales
c’est-à-dire une phrase sans verbe construite autour d’un nom, substantivées, les phrases infinitives. Très à la mode à une époque. Mais pitié, n’en abusez pas…
2.4.2.8 à la pondération
quand on pondère ce qu’on dit au point de le rendre indigeste. C’est typique des journalistes qui font du remplissage et n’ont rien à dire.
Il semblait, en fin de matinée, au ministère des Transports que l’on s’acheminait vers une légère avancée en direction d’un consensus ; les participants attendaient pour la fin de la journée un déblocage substantiel de la situation (publié)
2.4.2.9 aux charnières et le taux de conjonctions utilisées.
On évite : alors que, ainsi que, après que… On fait une autre phrase. On limite les pronoms relatifs et les conjonctions de coordination. Ils marquent en général des points charnières où on peut couper la phrase.
D’une part les rois de la route attendaient à ce propos une consigne ferme et définitive ; d’autre part ils espéraient à ce sujet pouvoir, malgré les barrages et après qu’ils eurent été, cependant, tenus informés de la situation, rentrer à la maison (publié)
2.4.2.10. à la concordance des temps.
Très grand terrain glissant. La conjugaison fut longtemps la terreur des petits écoliers. Elle peut continuer à être celle du journaliste. Mais bien maîtrisée, elle peut parfaitement devenir son amie. Elle adore travailler.
Il faut éviter de mélanger les temps : passer du présent au passé, puis retourner au présent, faire une incursion dans le futur. Il faut faire simple et constructif et suivre la règle. (document sur la valeur des temps)
2.4.2.11. en conclusion.
Il faut enrichir son vocabulaire. C’est à travers le choix des mots qu’on reconnaît les caractéristiques d’un auteur. Donc, en tant que rédacteur, on doit travailler sur ce choix. En tant que SR, on doit respecter le choix de l’auteur. Mais si le texte manque de caractère, de précision, on peut aussi jouer avec le choix des mots.
Un des exercice qui permet à la fois d’acquérir un style propre quand on est rédacteur et de rendre plus dense un texte consiste à rejeter les phrases toutes faites qui viennent à l’esprit dans telle et telle situation.
La précision de l’information sert non seulement l’intérêt de la lecture mais aussi le plaisir de la lecture.
Autre écueil, le verbe qui suit une citation. Il ne suffit pas d’ouvrir son dictionnaire des synonymes pour remplacer le mot « dire ». Il faut aussi connaître le sens de ces synonymes. Et parfois, ils sont utilisés de façon tout à fait impropre.
Par exemple, « estime » ou « prétend » évoquent une certaine distance par rapport à la personne dont on reprend les propos.
« Rappelle » sous-entend que le journaliste connaît le fait évoqué par l’interlocuteur et qu’il le reprend à son compte. On ne « raconte » pas si on analyse et inversement.
J’ai emprunté une liste de ces verbes, mais il ne faut les utiliser pas à tord ou à travers.
2.5 Coupes et coutures
Bon, on a corrigé l’article, mais il est trop long… Coupons, coupons, il en restera toujours quelque chose. Patrick Raynal, auteur de polars et directeur de collection, disait que les trois premiers outils du rewriteur travaillant sur un papier au long cours devaient être dans l’ordre
– la scie à amputer
– les ciseaux
– la lime douce.
Quand un texte est trop long, beaucoup trop long, il est en effet inutile de faire dans la dentelle. Il faut tailler dans la masse, couper les infos les moins essentielles ou en sacrifier. On ne peut jamais tout dire et, après tout, le lecteur ne le saura pas puisqu’il ne verra que le papier coupé. Une fois le papier ramené à une taille plus adaptée, on peut sortir les ciseaux, pour éliminer encore, mais de façon plus fine et, enfin, la lime douce pour peaufiner.
Une fois que l’on a défini l’info que l’on veut faire ressortir et l’angle que l’on veut dégager, l’élagage est déjà plus facile. Bien sûr, tout ceci doit se faire en collaboration avec le rédacteur, s’il est présent.
Evidemment, si on n’a que 500 signes de trop, inutile de sortir tout l’attirail. La lime suffira…
2.6. La correction
On corrige les erreurs de style (répétitions, maladresses, lourdeurs, pléonasme, barbarismes, etc.) J’insiste : on chasse sans pitié les répétitions. Alors évidemment, on peut apprendre son dictionnaire des synonymes par cœur, mais ce n’est pas la bonne solution, parce que les vrais synonymes n’existent pas et qu’en changeant un mot, on peut imperceptiblement changer le sens.
Dans une des rédactions où j’ai travaillé, nous avions la chance de travailler avec des correcteurs. Mais parfois, certains manquaient de souplesse dans l’application des consignes. Pour un article sur les supporters de foot, pour éviter les répétitions du mot « supporter », une correctrice l’avait remplacé par « amateur ». Ce qui n’a évidemment pas le même sens.
Il faut donc faire très attention. Et se méfier des faux amis. Si on utilise un dictionnaire des synonymes, on utilise un dictionnaire lexicographique en même temps, pour vérifier le sens des mots. Vous avez le tout sur Internet sur le site du CNRTL.
En fait, il vaut mieux réécrire certaines phrases. La plupart du temps, ce qui marche le mieux, c’est soit de réécrire, soit de couper. On se rend alors compte que le sens y est toujours, la lourdeur en moins. Le grand défaut des journalistes débutants, c’est de vouloir trop se faire comprendre et de répéter leur raisonnement plusieurs fois. Or, suivant l’adage : ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Si on redit deux fois la même chose, même en l’écrivant de façon différente, on laisse entendre au lecteur que la chose est plus difficile qu’il n’y paraît et que nous ne sommes pas sûrs d’avoir tout compris. Alors on rédige les deux phrases, mais on en supprime une ensuite.
Enfin, il y a souvent répétition parce qu’il y a imprécision du vocabulaire. Si on est précis dans les mots qu’emploie, on a moins de répétitions. Cela dit, parfois, on ne peut pas faire autrement. C’est le cas du papier sur les supporteurs
On vérifie l’orthographe des noms propres, au besoin en consultant les rédacteurs et surtout on se méfie d’Internet en la matière. Et puis il faut unifier, non seulement dans le papier mais aussi sur tout le magazine.
Ex : paie, paye, clé, clef, graphie des noms de pays
Si vous écrivez une durée une fois en chiffres, une fois en lettres, au bout d’un moment le lecteur va se demander de quoi vous lui parlez. Il faut unifier. Pour l’utilisation des abréviations conventionnelles, nombres en chiffres arabes, romain ou en toutes lettres, emploi des capitales (unicité), des guillemets, de l’italique, etc., il existe des règles, ce sont les règles typographiques. Et un outil clé, le code typographique.